Publie.net

  • Il y a quelques mois, nous publions à peu près simultanément Le livre, l´immeuble, le tableau de Jérémy Liron, journal de travail d´un jeune plasticien, et le premier noyau d´Anticipations d´Arnaud Maïsetti, oeuvre qui se complète et se développe en ligne (les lecteurs qui la téléchargent sont automatiquement prévenus des mises à jour.
    Présentant dans la galerie qui propose son travail une lecture à voix haute de son texte, Jérémy Liron l´accompagne d´un film. La ville, expérience noir et blanc, repères, déformations, stéréotypes et brouillages.
    Arnaud Maïsetti transmet alors à Jérémy Liron une suite de notes, issues de son rapport à Deleuze, Rimbaud, Koltès. Comment interroger le regard, le cadre, les cinétiques ?
    Leur collaboration a donc commencé sous les auspices de cette première publication sur notre site.
    Les Lillois connaissent bien Dimitri Vazemsky, et sa maison d´édition Nuit myrtide, travail ouvert en permanence au défrichage, aux expérimentations et nouvelles formes : il vient de publier La Mancha, 48 pages, format carré 155 x 155, croisant les photogrammes de Jérémy Liron et le texte d´Arnaud Maïsetti.
    Pour 10 euros, vous vous procurerez l´édition papier du livre, via son site.
    Sur publie.net, nous vous proposons l´édition numérique exclusivement, mais augmentée des notes préparatoires d´Arnaud Maïsetti. Mais quiconque nous enverra petite preuve matérielle de l´achat du livre se la verra délivrer gratuitement.
    J´ajoute que la démarche de Liron comme celle de Maïsetti recoupent mes chantiers personnels, là où je les considère des plus importants : la ville, la représentation, le mouvement, l´image. Il est troublant pour moi de voir ces chantiers maintenant relayés, développés. Ce texte est important, le dialogue qui s´instaure entre les deux démarches est vital : soutenez-les.

    FB

  • En italien, le temps dérobé, celui qui s'affaisse sous nos pieds et ouvre au vertige. Rubato, c'est en musique l'appel à la libre exécution : de retards en accélération, l'instrumentiste décide seul de l'allure et du temps, et les notes de s'échapper du temps donné sur la renverses - l'ombre et la libre et sans dessein - ...

  • Qu´est-ce qui précède la toile : le regard de l´artiste, ou le mouvement du monde vers lui ? À l´invitation du Lab-Labanque de Béthune, Jérémy Liron a exposé la suite de son projet Landscape(s) au premier étage des appartements de l´ancienne Banque de France. Armand Dupuy a écrit ensuite depuis ce travail le texte du catalogue - repris et édité ici par Publie.net.
    Au lieu de poursuivre la série entamée, le peintre a répondu à l´appel du Centre d´Art en déplaçant la question de ces toiles vers ce qui les produit et les happe. Jérémy Liron vit et travaille à Lyon ; pour rejoindre Béthune où installer les tableaux, c´est près de 700 km de train. Alors, du défilement du réel au-dehors et de ce mouvement vers le lieu de l´exposition, le peintre s´est emparé pour en faire précisément le matériau du projet.
    Photographies et notes de la traversée nourrissent le travail et c´est naturellement qu´on les retrouvait dans l´exposition, moins pour l´illustrer que pour retourner la question : si le monde avait précédé les tableaux, son écriture leur fait face en retour et dialogue avec eux.
    Généalogies multiples du tableau : origine et fin du regard qui travaille le réel depuis la question qu´on lui adresse en chemin, et dont l´adresse devient le geste même du peintre, qui écrit : « Qu´est-ce qu´on emporte de soi à regarder la route ? Et qu´est-ce qu´on y laisse ? Le réel est un cadre qui déborde sans cesse. » Le texte rédigé par Armand Dupuy voudrait dresser ici avec précision les territoires de ce travail où le paysage habite dans une façade qu´inlassablement le peintre interroge. La route qu´emprunte l´artiste pour aller vers la toile est celle qui traverse le monde - cette expérience littérale fonde la démarche, et questionne profondément le sens de ce geste : dévisager le réel.

  • 20 photographies

    Alain Bonfand

    Je résume : là où l´on attend un mur, la paroi, le pan d´un édifice, s´impose l´édification du végétal, et le tronc du sapin est le pilier autour duquel ce mur vert s´organise, mais il est aussi le pilier qui tient l´image. Il travaille architectoniquement à l´intérieur de l´image, mais d´abord, avec et selon le cadre. Oui, au sens propre du mot il « tient » l´image. Le poteau d´angle en maçonnerie assure de son côté la délimitation du cadre (il me vient aussi à l'esprit qu'il donne étrangement une mesure, une échelle à ce qui est montré là, il est un élément d´architecture au sens réel du mot, au même titre qu'un immeuble le serait, et contribue à ce que s´impose dans l´image, cette paroi végétale, soit précisément si imposante). Par ailleurs, la partie droite de l´image, laissée vide, redouble le paradoxe : c´est le vide qui assume la solidité du cadre, et fait entrer et tenir cette paroi végétale dans l´image, en la tenant à la façon du cadre d´un tableau : mais là un seul bord suffit, à partir du moment où la verticalité est scandée par le tronc-pilier que j´évoquais. Il faut donc des fondations à cette image, et le trottoir et la barrière endossent ce rôle.

    Alain Bonfand (extrait) Parmi les mutations qu'Internet a produit ou provoqué, les plus profondes sont souvent les moins immédiatement perceptibles - dans le champ des arts, ce serait à la fois la mise en relation des travaux et la mise en tension de leurs échanges sans hiérarchisation de l´image et des textes qui voudraient s´en saisir. Les travaux de plasticiens non seulement deviennent facilement visibles, mais radicalement visibles, par expositions sur la Toile des évolutions de la démarche, des séries depuis le projet jusqu'à leur terme jamais finalement épuisé. À la fois galerie et atelier, c´est cette ouverture qui nous est donnée et qu'il nous faut, non plus seulement recevoir, mais penser.
    Ce qui est nécessaire en effet, c´est de refuser le cloisonnement ancien des pratiques - de mettre en relation le travail sur la langue et le travail plastique sur la matière. Le Net engage précisément une mise en relation des travaux sans se préoccuper ni de la nature intrinsèque de ceux-ci, ni de leur prétendue hiérarchie. Pictura et poesis donc, dans le même souci de s´emparer de l´un et de l´autre, et l´un par l´autre, non pas pour réduire et annuler leurs spécificités, mais pour interroger les pratiques, faire circuler les énergies, produire des relations par flux d´intensités nouvelles.
    Parce que les arts plastiques, graphiques, photographiques ou picturales nous apprennent plus qu'à voir le monde : à le dévisager, l´envisager sous des rapports qui le renouvellent, l´approfondissent, et l´élargissent, l´écriture apprend peu à peu en retour à produire une langue neuve à l´épreuve des territoires que ces arts arpentent.
    Le parti pris de cette collection est de confronter un travail plastique à un texte qui voudrait, sans souci d´illustration, le prendre en charge - charge d´énergie, ici encore. Refusant l´illustration ou l´explication, les textes qui s´affronteront aux images, voudraient seulement interroger de l´intérieur les possibilités du regard du plasticien, dans sa tâche de désignation du monde, de révélation chimique du réel : double charge de nomination.
    L´enjeu est évidemment double - donner à des artistes la possibilité de montrer leur travail dans un contexte politique et économique qui leur donne de moins en de moins de place, alors que la production plastique nous est de plus en plus vitale ; et permettre plus qu'un dialogue, une véritable mise en relation des langues et des regards, en frères.
    Le premier livre que la collection portfolio de Publie.net propose est un travail photographique du jeune plasticien Lukas Hoffmann, auquel le philosophe Alain Bonfand répond, littéralement par une lettre adressée à l´artiste, et que nous reproduisons ici.
    Cette lettre se clôt en toute simplicité et évidence par l´amitié qui signe en quelque sorte autant les propos de A. Bonfand, que la nature de cet échange - amitié d´un travail qui exige de l´autre à se porter à hauteur du regard, amitié de la relation produite dans et par l'oeuvre lue, comme par emprunt de ce regard qui rehausse le monde à nos yeux.

    Arnaud Maisetti

  • Il faudrait que notre coeur nous survive, non comme celui de Louis XVII dans un globe de verre, mais continuant sans fin ses battements. Chacun de nous doit se préparer à la mort et nous devons dès aujourd´hui l´enregistrer, conserver ses précieux battements, les dupliquer en de nombreux exemplaires, les offrir à nos proches pour que plus tard pendant les longues soirées ils puissent nous faire revivre, nous écouter encore une fois.

    Christian Boltanski D´où naît aujourd´hui la littérature ? Et qu´emporte-t-elle dans la démarche silencieuse du texte, de la totalité de l´expérience qui nous constitue ?
    Ainsi, le cahier avec ses dessins sur le motif, les marches dans la ville avec ce cahier dans le sac, l´atelier de l´artiste plasticienne, et tout aussi bien son blog sont, pour celles et ceux qui arrivent aujourd´hui à la littérature, un tout organique.
    J´ai rencontré d´abord Béatrice Rilos à l´école des Beaux-Arts de Paris : elle y présentait, dans les journées portes ouvertes, des performances, où la rencontre des dessins et des objets était liée à la séance d´écoute individuelle proposée.
    Elle a aussi construit, en 2007, une performance complexe à partir du code de l´esclavage, texte souvent sous-jacent dans les morts qui hantent son livre publié au Seuil quand j´ai contribué à lancer la collection Déplacements. Quatre jours à recopier lentement au stylo noir les 60 articles du code noir, qu´elle lisait à mesure au même rythme : Et il versait des larmes en regardant son nègre., inclut téléchargement pdf texte et images.
    Dans ce déplacement du mode d´exercer la littérature, et ce que nous demandons à l´inscription radicale, réflexive, silencieuse et autonome du texte (parce qu´on ne triche pas avec les lectures, avec la discipline, avec la totalité écriture), les formats et les modes de narration changent : le texte est intervention. Béatrice Rilos n´est certes pas la première à se risquer là, voir le catalogue Al Dante pour d´autres...
    Mais il y a toujours, en amont, l´énigme : ce qui vous pousse à ce travail. Ce qui vous contraint à écrire là.
    Ainsi, peu après la parution de Enfin. on fera silence, Béatrice Rilos m´avait montré un ensemble de textes et dessins qui étaient le chemin, dans la ville contemporaine, puis dans le dédale hospitalier, de son lieu de vie actuel jusqu´à l´hôpital où elle était née. Cet ensemble, peut-être qu´elle nous accordera de le présenter ici... Mais il me semble faire lien avec Coeurs mis à nus.
    Le pluriel, d´abord : distance prise à Baudelaire, en son lieu même. L´impératif du travail sur soi, mais rejeté dans la foule plurielle, anonyme. Puis la beauté même de l´objet, définissant la vie par excellence. Muscle battant, lieu d´organisation du souffle, de l´énergie et du mouvement.
    C´est pour cela que nous tenons à présenter l´objet virtuel de Béatrice Rilos dans sa complexité : il inclut une brève préface de Christian Boltanski. Il inclut des documents historiques de l´hôptial Dupuytren, qui accueille l´exposition. Et le texte, dans sa double existence poétique et narrative, reste associé au travail graphique de l´auteur.
    C´est une nouvelle expérience pour publie.net, et merci à Béatrice Rilos de nous la permettre. On peut voir l´exposition jusqu´au 27 juin au Musée Dupuytren, 15, rue de l´Ecole de Médecine, Paris Odéon.
    Visiter erratique, le site de Béatrice Rilos.

    FB

  • Toute cité est un état d'âme. Berlin est féconde, à ce que l'on m'a dit, en vastes murs aveugles dressant dans la ville des pans semblables à celui-là qui obséda Bergotte dans la vue que Vermeer fit de Delft.

    Peut-être la ville s'érige dans ces mystères imposants, délibérément nus, dans cet aveuglement géométrique. Elle y prend sa tournure. On m'a dit aussi que l'ambition des grapheurs est d'y apposer leur marque, chacun plus visiblement que les autres, «bigger than the others». Pour autant jamais les mots dans leur démesure ne concurrencent les hauteurs et les largeurs que la ville échappe. Hommes et mots criés silencieusement aux murs ne sont que passagers de ce qui en la ville les hante : béton, rumeurs, tumulte, dureté implacable.

    Au bout du compte demeurent les murs, un vide, une surface opaque et entêtante. Et par les murs on se regarde soi-même aussi.

  •   Le huitième ouvrage de la collection portfolio (en un an d´existence) présente quelques aspects du travail du peintre Philippe Agostini : des toiles, en atelier ou en exposition, et un texte de Jérémy Liron qui les mettent en perspective. Si les tableaux parlent pour eux-mêmes, possèdent une évidence qui échappe autant à la figuration qu´à leur description, l´échange qui se noue entre J. Liron et les oeuvres de P. Agostini tient autant d´une interrogation sur la nature de ce travail que d´une relation à elle, relation critique et, faut-il le dire, affective.

    C´est qu´il s´agit ici de deux peintres, et que le regard porté par Liron est nécessairement celui d´un artiste plongé aussi dans ce travail avec/contre la matière, la ligne, la figure - de là le frottement de deux regards (l´un regardant, l´autre regardé : mais selon quel point de vue ?) qui font fonctionner la peinture comme pratique, et non pas seulement comme objet clos, discipline définitivement énoncée par ceux qui se prétendent seuls dépositaires de son histoire.

    Ainsi le texte, travaillant de l´intérieur la question posée aux toiles (ou élaborée par elles), dépasse-t-il de loin le strict cadre qu´il se donne au début pour traverser, à travers Agostini, un questionnement plus global sur la nature du geste pictural : c´est alors toute une puissance du signe peint qui se donne lire - une tentative de généalogie sans origine de la figure, en tout cas, sans origine déterminée, puisant dans l´origine mouvante, archétypale, immanente, tout un foisonnement de lignes surgies pour celui-là même qui les composent. Ce qui se dessine deviendrait à la fois une confluence entre jonction des origines et appel à l´inconnu au-devant de soi : sujet plié dans la matière qu´il constitue, qui le constitue.
    Si Jérémy Liron appelle à lui la pensée, décisive sur ces questions, de Deleuze, c´est à Michaux qu´on pense aussi - cette épaisseur de signes indéchiffrables dont on se met en quête et qu´on ne fait que prolonger, vie dans les plis.
    Jérémy Liron, au centre de son texte, rencontre la figure du noeud pour rejoindre les toiles de Philippe Agostini : le noeud comme notion propice à nommer ce qui se joue dans le rapport à la toile et au monde qu´elle envisage - et à notre tour, lecteur, de considérer le noeud de cette relation, de se placer dans ce noeud-là du livre, entre une écriture et un geste, celui de nommer et celui de peindre, sans que l´un ne préexiste à l´autre.

    Arnaud Maïsetti    

  • Le chemin est depuis si longtemps une image de l´écriture qu´elle s´efface souvent sous le prétexte qui l´a fait naître : mais lorsque des auteurs s´emparent littéralement de ce mot pour en faire une forme même de la narration ou de l´incantation, et c´est en retour tout ce qui fonde le chemin comme écriture qui renouvelle notre perception du geste même de nommer, de raconter ; ce mouvement d´appel au monde dans le geste qui voudrait s´en approprier la distance et ce qui la réduit : l´approche du réel.
    Chez Gracq, Simon, Michaux, pour citer des désirs radicalement différents de se constituer en cette image, le chemin est convoqué dans sa force de propulsion, en-avant décisif qui emporte : au-devant le monde avalé par la route sous le pas. Sans doute y-a-t-il, dans cette image, le dépôt du vieux mot de vers - le versus, sillon sur lequel passer et repasser ; et en lui interroger ce mystère où le creuset vertical du sol se fait dans l´avancée horizontale du monde.
    Chez le photographe Olivier Toussaint, dans les montagnes qu´il arpente, le chemin surgit en ligne de crête, se fraie comme des rides sous la main, sans logique véritable, sans direction sûre : seulement dans le tracé qu´on devine, c´est toute la possibilité d´un horizon ou du sens qui se déploie, difficilement, menacée par l´effacement de tout un paysage - âpreté du chemin seulement dessiné par les marcheurs, et parfois, dans l´abstraction de la photographie qui se pose sur un détail, c´est la pierre même qui se change en chemin, la nature sauvage qui oriente le regard.
    Quand s´en saisit Daniel Bourrion, qui travaille sur son site Terres une langue elle-même élaborée en route (et sur son site, on peut d´ailleurs lire les textes comme ils ont été écrits, avec retours, corrections, lettre après lettre, à l´avancée qui la produit), c´est naturel que la photographie et le chemin sont appréhendés d´un seul mouvement, de quelques mots jetés comme la jambe sur la pente. L´articulation de l´écriture et de l´image se situerait bien dans cette tension : se frayer une voie entre deux espaces immenses de solitudes sur un chemin qui en serait à la fois le terme de séparation et ce qui les relie, à gauche et à droite : et au-devant de soi, toute une fin des choses qui s´élancent et qu´on ne cesse pas de ne jamais rejoindre.

    Arnaud Maïsetti Olivier Toussaint est né en 1969 à Strasbourg. A l´issue des l´école des Gobelins (photographie), il travaille dans l´image publicitaire puis gère un gîte de montagne avant de partir explorer le monde en voilier durant une année pour réaliser le documentaire « Des milles et des sens ». Revenu sur la terre ferme, il se consacre à présent exclusivement à la photographie.

    - le suivre sur son site.
    Né en 1967 en Lorraine, Daniel Bourrion a publié en revues, en recueils, par actions et par omissions. Après les publications d´Une paupière à la fenêtre aux éditions de l´Estocade en 1998, Pose(s) Café, réalisé en collaboration avec Olivier Toussaint et Jean-Christophe Diedrich en 2000, Répons co-écrit avec le poète Saïd Dib pour les éditions de la Dragonne en 2003, ou encore Chemins du vagabond publié aux éditions de l´Arbre en 2004, il migre actuellement vers le tout-numérique et, entre autres, assure une permanence sur le Net par ses Terres... qu´il conçoit comme un atelier à ciel ouvert. Ses derniers textes longs (Incipit, 2008 et En ce soir, 2009) sont disponibles sur publie.net.

  • En choisissant de confronter, dans chaque livre de la collection ou presque, un auteur à un plasticien, nous ne pouvions pas ne pas rêver quelques rencontres idéales, de celles par lesquelles, selon l'analyse désormais fameuse de J.C. Smuts, le résultat se trouve supérieur à la somme des parties. Ou, pour dire plus simplement, de ces rencontres où texte et image dépassent le simple rapport illustratif pour donner à expérimenter une aventure enrichie dont on a peine à dire si elle est d'ordre littéraire ou visuelle, où texte et image se portent mutuellement. Ainsi du Grand Gribouilleur de Cru de Fred Griot et Sophie Gaucher, livre dans lequel texte et dessins se répondent (d'abord le texte inspiré des dessins, puis les dessins s'appropriant en retour le texte) et se prolongent. On sait le travail de langue de Fred Griot, sa longue coulée dans la matière orale, ses sinuosités. On connaissait aussi les dessins de Sophie Gaucher, organiques, difformes, tout en développements, leur rapport curieux avec les mots. On doit avouer qu'il était tentant de les voir essayer un dialogue. JL

  • On se demande d'où vient le tondo. On en a peu en tête : la vierge à la chaise de Raphaël avec ses manières, un triple autoportrait de Johannes Gumpp, un Michel-Ange. On pense aux oculus perçant aux rotondes un morceau de ciel infini et à ces décors peints imitant ces mêmes percées dans des raccourcis audacieux. La chambre des époux de Mantegna, à Mantoue. On pense à ces miroirs flamands courbant le monde dans leurs reflets. Et incidemment au visage de Méduse dans le poli du bouclier de Persée.

    Sans doute les tondi de Scanreigh conservent-ils ces échos multiples puisés dans cette histoire subjective dont les peintres accompagnent leurs audaces. Autant qu'ils évoquent plus prosaïquement quelque chose d'un siphon ou de ces plaques ou coupelles dans lesquelles frayent les bactéries à l'aplomb des lentilles du chercheur.

    Quand Armand Dupuy évoque à propos de la peinture de Scanreigh un « dos », « fatras sans nom, boule marécageuse, falaise ou bête féroce », on est tenté de bricoler pour soi une image de méduse, une face qui grouille prise dans la confusion du reflet courbe d'un bouclier à l'image du monde qu'il clos sur lui-même : Une image pétrifiante, aveuglante, excédant les mots que l'on voudrait tendre pour s'en saisir.

    J. Liron

  • Le projet de la collection obéit depuis le début au désir de confronter le travail d'un plasticien avec celui d'un écrivain : jouer l'articulation d'un regard avec la parole ; prendre le parti du frottement contre celui de l'illustration, dispositif de circulations au risque de la porosité, et faire naître des hasards les plus belles correspondances.

    Le travail que nous proposent l'écrivain Laurent Herrou et le photographe Jeanpierre Paringaux possède pour lui l'évidence d'une telle correspondance, parce que leur projet y est ici de part en part, et depuis quelques années, échange. Si chacun possède ses singularités, leur articulation joue l'un pour l'autre, en diffusion : les deux artistes travaillent l'un avec l'autre, c'est-à-dire aussi l'un contre la forme de l'autre, miroitement intense de l'image sur son écriture, et de l'écriture en regard de l'image.

    Journal tenu lors d'une résidence à Bruxelles - la ville devient la plaque impressionnante où se réfléchit cette articulation : de la ville, on dira peut-être qu'elle finit par devenir le lieu de la rencontre, en point de fuite qu'on n'atteindra jamais. Est-ce que l'image est l'espace projeté dans lequel les textes se recueillent en précipices intimes ? ou leur conscience même, l'intériorité de ces fragments de journal, qui disent au jour le jour les lectures (Sagan) les rêves (ses peurs), les désirs (dans ses douleurs les plus profondes, les plus extrêmes) et les joies qui accompagnent le passage des jours ?

    Mais la dialectique intérieur/extérieur est illusoire ici, parce qu'aucune secondarité ne fait fonctionner la machine désirante qu'est Bruxelles Plic Ploc - les deux formes ne cessent de questionner leur rapport : rapport sensible, rapport de force comme en l'autre trouver ses propres questions, rapport de faiblesse aussi, en ce que l'objectivité que ne cesse de renvoyer le monde ne suffit pas, n'est jamais suffisante en regard de la question qu'on lui adresse.

    Devons-nous (me) déconstruire ensemble - comme je le fais seul de l'écriture, depuis tellement d'années - pour que j'aie une chance de (re)vivre ?

    Solitudes essentielles qui s'affrontent au geste de montrer le monde, de le dire ; solitudes qui trouvent en elles-mêmes la possibilité de se rejoindre.

    Arnaud Maïsetti

  • Entre-deux

    Nicolas Aiello

    Il nous est à chacun arrivé, dans une bibliothèque ou chez un bouquiniste, ouvrant un livre, d´y trouver la trace matérielle d´un précédent visiteur, et d´éprouver ce sentiment mêlé de curiosité et de rêve : une énigme qui nous concerne.
    Les livres ont constitué notre imaginaire. Lequel d´entre nous, quand nos bibliothèques basculent dans l´univers virtuel, pour ne pas s´interroger sur ce que nous avons déposé de nous-mêmes dans les livres, et qu´il s´agit de ne pas laisser perdre ?
    Nicolas Aiello est plasticien, il travaille en permanence sur l´espace et les signes urbains.
    Dans une bibliothèque rurale (Frocourt), puis à la bibliothèque municipale de Montreuil (Seine Saint-Denis), enfin à la BPI (Beaubourg, Paris), il a photographié, dans la lumière ambiante, les objets, traces, griffonages, listes laissés dans les livres.
    Qu´est-ce qu´il nous est donné à lire, ici, de nous-mêmes, et de ce que nous-mêmes avons glissé dans les livres qui sont nôtres ?
    FB Comme un archéologue, je suis parti à la recherche de traces de vie laissées dans les ouvrages de bibliothèques publiques :
    Cette série de photographies, issue d´un livre d´artiste publié à 20 exemplaires, montre les trouvailles de cette quête : cartes postales, marques-pages, papier griffonné, lettres, laissées là, entre deux pages.
    Le projet est né suite à une résidence organisée par le théâtre des Poissons de Frocourt (Picardie). Ces derniers me demandaient alors de penser un projet sur le village de Frocourt. Je choisis alors d´intervenir dans la petite bibliothèque, petite pièce d´environ 9 m2, ancienne bâtisse des pompes funèbres...
    En feuilletant ces ouvrages donnés par et pour la commune, j´ai découvert des papiers griffonnés, des cartes postales...
    Habitué aux interventions en milieu urbain, ce projet m´a beaucoup intéressé, car c´était mon premier travail en milieu rural, dans un village d´environ 500 habitants.
    Après avoir commencé cette série de photographies de livres, je choisis d´élargir le projet et d´intervenir dans d´autres bibliothèques publiques (bibliothèque municipale de Montreuil, bibliothèque publique d´information du centre Pompidou). Les photographies étaient toutes prises sur place à la lumière des salles de lecture des bibliothèques, à la manière des étudiants prenant en photo les ouvrages pour les avoir en mémoire. Je commençais à rechercher mes papiers volants en regardant les livres d´une autre manière ; je ne lisais pas la tranche du livre pour en voir le titre, mais par-dessus pour percevoir un petit écartement entre deux pages. J´ai aimé cette manière de consulter les livres, qui m´amenait vers des ouvrages sur lesquels je ne me serais jamais penché.
    Ce livre numérique réunit ces photographies. Il a été accompagné d´un livre édité à 20 exemplaires, dont le premier exemplaire a été remis à la bibliothèque de Frocourt, rangé parmi les livres photographiés.
    Nicolas Aiello  le site de Nicolas Aiello

  • Manifeste

    Philippe Blanchon

    Philippe Blanchon est poète et écrivain, il est né en 1967. Il a publié Le poème de Jacques suivi de L´Ambassadeur aux éditions Mona Lisait en 2001, La Nuit Jetée en 2005 et Capitale sous la neige en 2009 aux éditions l´Act Mem, volumes qui constituent les fragments d´une vertigineuse fiction en vers dite depuis plusieurs voix et semblant devoir s´étendre sans fin. Ses poèmes antérieurs ont été repris sous les titres Le reliquat de santé (La Courtine, 2005) et Janvier (La Part Commune, 2009).

    Editeur, il a publié plusieurs textes inédits d´auteur majeurs de poésie moderne, William Carlos Williams, E. E. Cummings, Jean Legrand, Eugenio Montale, Italo Svevo, Herman Melville, ou encore Charles Olson, notamment.
    Un moment la question se pose de savoir si l´on doit classer les livres de sa bibliothèque par genre, par auteur, par collection, par domaine. Tentation formaliste parfois de regrouper toutes les couvertures rouges des quadriges de puf, le jaune des Verdier etc.
    Le problème avait retenu Perec et il semblait qu´aucun classement ne pouvait convenir à une pensée qui les dépasse tous et ne cesse de se jouer des genres. Le plus souvent les choses finissent par s´agréger par affinités, ordre de lecture, outils d´un travail en cours : en un aménagement personnel. Les éditions publie.net n´échappent pas à cette nécessité de ranger pour orienter et à l´interpénétrabilité des rubriques, au flou des frontières :
    Atelier des écrivains, zone risque, voix critiques, formes brèves...
    Plus repères que rubriques.

    Le texte de Philippe Blanchon se présente sous le titre de Manifeste et nous renvoie à ces périodes modernes qui les virent fleurir dans les poches d´une jeunesse inspirée : manifestes surréalistes, cubistes, futuristes, dada... ainsi énonce-t-il quelques positions, déclare-t-il quelques oppositions. Mais très vite sa forme dépasse son objet, comme par ironie, pour devenir poème. Poème dessous lequel perce quelque pamphlet (à la manière du Julien Gracq de la littérature à l´estomac), journal critique d´un philologue croisant les auteurs de ses lectures en une curieuse réunion posthume, histoire d´un dialogue fertile entre poésie et roman jusqu´à la confusion des genres (On retrouve ici cet élan idéal, cette utopie féroce des Manifestes). Poème critique qui jouerait dans la forme ce qu´il énoncerait dans le fond, fond et forme ne faisant alors plus qu´un. « Et les frontières disparaissent (se nomment pour disparaître), écrit-il. » (On entend à mi-mots cette critique du français qui sépare la théorie du littéraire quand les anglo-saxons ou les russes réunissent.) Critiques de ceux qui s´acharnent encore à distinguer, à désunir : « vous faites de la peinture abstraite ou figurative ? », demandera-t-on à un peintre, n´admettant aucune confusion et se coupant par là même de comprendre quoi que ce soit à la peinture. Curieux objet en somme que ce Manifeste qui échappe à nos bibliothèques ou qui y a plus que tout autre sa place.


    JL

  • La question qui nous est posée à tous, avec le nouveau media, est double :
     compte tenu que tout est possible, voix, son et image fixe et animée, comment faire que l´intervention naisse d´emblée à cet endroit où chaque vecteur interroge les autres ?
     l´écriture ne change pas, pas plus que change la vieille écritoire en se faisant écran : ce qui change, c´est qu´elle est traversée du monde à l´endroit même où nous écrivons, que c´est l´endroit par lequel aussi nous documentons et interrogeons le monde, la mémoire.
    Je suis heureux d´accueillir ici Jérôme Schlomoff et Didier Arnaudet parce qu´il s´agit bien de cela tout ensemble : - il s´agit d´un lieu de mémoire du livre, de ce qu´il porte d´universel, la bibliothèque Carnegie de Reims, construite de 1921 à 1928. Lors de sa récente rénovation, en 2001, commande est faite à Jérôme Schlomoff, photographe, d´un film attestant pour lui de cette présence architecturale, et comment liée à la pensée, l´étude, la mémoire. Jérôme répond par un film sténopé tourné dans les magasins et les réserves. Jérôme Schlomoff a constamment sur lui un appareil Rolleiflex de 1947, il travaille dans le bâtiment à ce lien entre lumière et espace, il en trouve la matière, le dépôt ou l´inscription dans les rideaux d´origine, leur usure, leurs déchirures, l´abstraction par quoi ils semblent s´être modelés sur le bâtiment.
     il s´agit de mettre ici en circulation, parce que la bibliothèque nous concerne tous, un document d´artiste rare, mais le format numérique nous permet d´y accéder comme si nous le tenions en main, alors que l´édition d´art ne saurait envisager cette diffusion large...
    Dider Arnaudet (lire Glissements, effacements sur remue.net) est lui aussi à la croisée de sa discipline, l´écriture, et de l´architecture. Il est publié aux éditions Le bleu du ciel, voir en particulier ses Exercices d´équilibre.
    La mise en page photographie et textes est des auteurs eux-mêmes, et si Jérôme Schlomoff appelle ses productions éditions de l´Impatience, ne pas hésiter à y voir marque de fraternité... On peut évidemment visiter en détail le blog label Impatience qu´il tient depuis Amsterdam, ou sur tiers livre, préparation à son film New York Zero Zero, notre dernier opus commun : Hoboken plan fixe.
    Il était important pour moi que Schlomoff nous rejoigne rapidement sur publie.net, et merci à lui, par ce biais, de nous amener Didier Arnaudet !

  • Le film est une ville de signes, de formes, de lumières, il n´est pas impossible que s´y déroule dans l´image une vie où entre en jeu ces éléments. Mais ce n´est pas là ce qui me charme dans l´hypothèse du film. Je suppose que celle-ci constamment va naître, est née, va mourir, est morte : qu´elle est un enchevêtrement maniéré de tombes et de berceaux.

    Éric Rondepierre (extrait)   Qu´est ce qui demeure dans une image quand on la prive de mouvement ? Et qu´on la garde, ainsi déplacée dans l´immobile d´une page, récit coupé du monde ? Qu´on la regarde enfin, et qu´on l´écrive, dans l´espace manquant entre le film et ce qui lui donnerait sens ? Le travail de Rondepierre, en décapant les formes mortes du film, prélève et travaille l´image du cinéma non comme une image prélevée seulement, mais manquante : manque du film autour, manque de l´image qui pourrait achever le film (le mettre à mort).
    L´Hypothèse que propose Rondepierre à la collection Portfolio de publie.net (et c´est pour nous marque de confiance et d´encouragement que nous fait l´artiste en confiant ce travail à cette jeune collection) est traversée fulgurante à la fois d´un travail personnel entrepris depuis près de vingt ans, et traversée diffuse de ce qu´on aimerait nommer histoire(s) du cinéma, si le titre n´avait pas déjà été celui utilisé il y a quelques années par Godard. Traversée non pas latérale, mais en profondeur, dans les entrailles de ce qui fait l´image et défait le récit cinématographique : le montage, la ligne, le mouvement.
    Traversée non de son histoire, mais des histoires que dépose chaque image d´un film qui dirait l´histoire même de l´origine de l´image.
    Traversée de chaque image, fouillée, éventrée, creusée d´autres images sans doute, dans l´excédent apporté de la griffure ou de l´exposition : creuset multiple des morts et des renaissances qui peuplent l´image.
    Sur un espace court et puissamment dominé, ce que l´artiste traverse également, c´est son propre regard devant l´image cinématographique, et c´est l´écriture qui en retour recueille ce regard pour l´écrire littéralement, déterminer ce qui, entre le regard et l´image manque aussi. Si on a voulu que cette collection joue l´articulation d´un travail plastique et d´un travail d´écriture, Eric Rondepierre travaille précisément la plasticité de l´écriture dans les réseaux secrets constitués entre chaque page, et l´écriture de l´image dans ce qu´elle peut raconter, isolément.
    L´hypothèse d´un manque à partir de laquelle se construit cette traversée est le levier quasi-hypnotique qui conduit autant l´écriture que la lecture : ce qui manque, c´est toujours ce qui achèverait le tout ; le film qui manque, c´est celui qui reste à faire, celui qui donnera sens à ceux qui ont été faits, celui qui achèvera l´origine autant que la fin. L´hypothèse :
    Et si ce manque était toujours ce mouvement qui donne naissance à l´image, et si la traversée (de l´écriture, de la lecture) était ce geste au-devant du manque pour le maintenir à l´état de manque, c´est-à-dire finalement, d´appel ? Évocation trouble et mouvante, peut-être, de ce que disait René Char lorsqu´il écrivait « Le poème est l´amour réalisé du désir demeuré désir » Arnaud Maïsetti Artiste et écrivain, Eric Rondepierre à réalisé de nombreuses expositions en France et à l´étranger et publié plusieurs livres aux éditions du Seuil (Placement, La nuit Cinéma), Léo Scheer (Toujours rien sur Robert, Carnets) et Filigranes (Contrebandes, Apartés, Moires) notamment. Son travail est présent dans les plus prestigieuses collections internationales, le Moma New York, le Centre Pompidou Paris, le FNAC et à inspiré de nombreux textes et articles de la part d´auteurs tels que Daniel Arasse, Jean-Max Collard, Bernard Comment, Hubert Damisch, Catherine Millet ou encore Marie-José Mondzain. Il enseigne à Paris 1 depuis 1996.
    Attiré dès ses années de formation autant du côté du texte que de l´image, comédien, performer, c´est au début des années 90 qu´Eric Rondepierre commence à explorer les « angles morts » du dispositif cinématographique extrayant des photogra

  • Un projet comme seuls peut-être peuvent avoir les plasticiens : dans sa radicalité, son évidence, sa folie, et ce qu´il faut bien appeler sa beauté. Porter des lettres grandes comme un homme au sommet d´une montagne, et déposer le mot Poésie au pied des aiguilles d´Ansabère, en vallée d´Aspe, à même la neige des Pyrénées. Projet né de rencontres près de Pau, en 2009, autour des lectures dans le Jurançon, puis qui surgit sur une photogravure et grandit peu à peu - avant de prendre corps l´automne 2010, au cours d´une expédition. Cinq hommes habillés de noir, chacun une lettre de leur taille en bois rouge sur le dos, ont gravi la montagne : pour seulement y placer le mot de Poésie, et dans le renversement de la dernière lettre, celui de Poésia.

    Il dit : « ça aurait pu s´appeler : `à vol d´oiseau´» elle dit : «la réalité n´est jamais aussi linéaire...» il dit : «seul le projet l´est...» un silence elle dit : «ce serait trop simple.» le projet est un cours d´eau cherchant son lit dans des montagnes de réalité.



    La force des plasticiens, ce en quoi ils nous sont si essentiels, réside, on le sait, dans le geste qui nous rend visible le monde - celui qui ne se contente pas de le représenter mais dont sa figuration décile nos vieux regards, renouvelle en retour la réalité. Mais quand ce geste est une intervention sur le monde, c´est, plus que cela, une véritable question que pose `l´installation´ (comment nommer cela ?). Question déjà posée peut-être, mais en d´autres termes, par les artistes du LandArt dans notre rapport à l´espace et au temps, la remise en cause des contours de l´oeuvre et de ses frontières avec le monde. Mais question ici reprise dans le geste d´écrire : ce en quoi l´art seul peut se saisir de lui-même dans ses propres surgissements.
    Le projet `Poesie/Poesia´ de Dimitri Vazemski n´est pas l´objet véritable du livre que l´on propose ici : pour cela, on invite à se rendre sur les pages web dédiés (le blog qui a servi de carnets de route, et le site désormais ouvert où l´on peut voir l´installation et ses photographies dans sa totalité). Non, le livre que propose l´artiste à la collection Portfolio est le chemin qui a conduit à l´oeuvre, quand bien même ce chemin s´est énoncé après elle. En reprenant les traces, c´est aussi une approche de l´acte de lire et d´écrire : de lire le réel, d´écrire le monde, d´écrire sur lui : c'est aussi un récit d´apprentissage de ce qui est moins un geste d´appropriation du langage qu´une manière d´éprouver sa relation au monde et aux signes qu´on écrit à sa surface. Sous le titre que figure le mot Poésie, la surface de la terre comme couverture de l´oeuvre : comme désignation aussi - ou sa légende ?
    On ne s´étonnera pas de voir, sous le narration de ce projet, une manière pour le plasticien de se lire aussi, et de lire d´autres textes, ceux qui incitent à écrire et à marcher, deux mouvements ici conjoints, voire confondus : dans l´épaisseur des signes, on rencontre sur la route qui mène aux sommets (ou du moins, juste avant de basculer de l´autre côté de la frontière, juste avant le passage à la ligne), les noms de Mallarmé, de Lorca (le texte est ici traduit en espagnol par Mathias De Breyne), et ceux qui connaissent le travail de Dimitri ne seront pas étonnés de trouver aussi la figure bienveillante du vieil Hugo....
    Enfin, comme en surplomb de tout le travail, cette phrase de Duras que l´artiste a voulu prendre au pied de la lettre, pour le défi peut-être qu'elle pose quand on affronte ainsi la langue à l´expérience de marcher sur le monde, pour la beauté du geste, et parce que ces mots contiennent sans doute l´exigence de la poésie :

    "Quand j'écris sur la mer, sur la tempête, sur le soleil, sur la pluie, sur le beau temps, sur les zones fluviales de la mer, je suis complètement dans l'amour."   Arnaud Maïsetti & Jérémy Liron ________________________________   Bio :

    "le jubilant Dimitri vazemsky" (Haydée Saberan, Libération), "possède surtout le talent rare de savoir marier la rigueur du récit à la magie d'images poétiques" (escales des lettres), "pou

  • Faces

    Louis Imbert

    Des images posées, piquées aux murs, dans le décor de la ville ou de votre intérieur, dans les motifs, dans les journaux et dans les livres. D'autres qui remuent à la télévision, à la surface d'un écran. Des images qui sont des objets du monde. Et certaines parfois qui le creusent. Certaines qui ouvrent leur espace propre, qui appellent ce dont elles témoignent là où elles se manifestent mêlant les lieux et les temps, ou qui manifestent leurs qualités d'images, leurs qualités propres dans leur façon de témoigner et qui les fait excéder tout témoignage, toute vocation documentaire. Qui vous retiennent. Des images qui finalement créent un monde dans le monde, qui vous habitent autant que vous les habitez, qui vous regardent autant que vous les regardez.

    Le texte de Louis Imbert est le livre d'un regard posé sur ces images qu'il collectionne et sonde jusqu'à espérer qu'elles livrent quelque chose, qu'elles se disent. Des corps, des hommes, des visages surtout et quelques vues qui portent un peu du corps et du visage de qui les a forgées. Et comment ces visages se compliquent d'être pris dans l'image qui fait par-dessus eux un visage encore, une « figure ».

    C'est sous le titre de « visages » qu'il nous a d'abord confié ce texte avant de lui préférer celui de « faces » et ce livre tout entier se tient dans cet écart en lequel jouent les images : entre la pure présence, ce « point de fascinante étrangeté » en lequel elles se tiennent et ce qu'elles convoquent et font sinuer en nous. Je me souviens de cette préface par laquelle Artaud présentait une exposition de ses dessins et de ce qu'il insistait sur la difficulté de peindre un visage ou plus probablement de l'incarner. Cette phrase : « le visage humain n'a pas encore trouvé sa face ». De Holbein à Ingres, dit-il, des portraits qui ne sont toujours que des « murs épais », mutiques. Si l'ambition d'Artaud est de passer de l'autre côté de ce mur qu'est le portrait, pour essayer d'atteindre le visage que le portrait masque, de « forcener le subjectile » ou de ne pas se laisser trahir par ce subjectile qu'est la page, force est de constater que les images photographiques quelquefois dérobent au fond du mystère mutique de leurs faces quelque chose qui pourrait bien être un visage et qui alors vient à nous.

    Souvent la photographie a manifesté l'influence visuelle des tableaux dont les compositions et les gestes la hantent. On a en mémoire la photographie de Georges Mérillon connue sous le nom de Pieta du Kosovo dont les lumières, l'expressivité des poses et des gestes lèvent des souvenirs de Caravage. Ce titre de Faces, c'est appuyer sur ce en quoi les images dressent des regards aveugles auxquels nos propres regards s'affrontent. Toute la tradition iconique de l'incarnation, la Véronique de Philippe de Champaigne. Ces images auxquelles on bute. Retenir ce mot de « faces », c'est dire comme les images ont des regards qui vous repoussent, qui font que dans leur fixité il vous semble qu'elles ne font toujours que s'éloigner, devenir lointaines, étrangères. Qu'elles s'esseulent. Mais c'est dans ce mouvement paradoxal qu'elles nous ouvrent au travail du regard et alors ce que l'on verrait sourdre des images ce ne serait pas une seule présence fascinante, mais « le toucher pensif en quoi elles changent la vue ».

    Au fond, j'étais enthousiaste d'accueillir dans la collection Portfolios précisément ce livre sur l'image, sur notre rapport aux images et qui ne contiendrait matériellement aucune photographie, un livre qui précisément travaillerait à tracer le portrait (forcément subjectif) de ces faces qui nous hantent et en lesquelles parfois un visage nous semble familier.



    Jérémy Liron

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